Réponse à Nicolas : le recours à la prostitution est-il une transgression ludique et mineure ?

Posted on novembre 3, 2013

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Nicolas me fait encore rire à mourir dans sa dernière note.

Mais il me faut quand même bien lui répondre : les photographies de Guillaume Herbaut nous ramènent au vif du sujet et qu’on ne dise pas que cela ne se passe que loin de nous.

L’institut médico-légal de Paris accueille tout au long de l’année, les victimes qui ne s’en remettront pas. L’actualité se fait l’écho très souvent, de personnes disparues qu’on ne retrouve jamais. On sait qu’une partie d’entre elles sont parties dans des réseaux de prostitution qu’on évoquait par le passé comme ceux de « la traite des blanches ».

Cette traite n’a pas cessé au motif pris qu’on a cessé de la nommer.

Je voudrais dire aussi que tout le ramdam actuel sur la prostitution,  occulte toujours les mêmes choses et ta note, Nicolas,  n’y déroge pas :

C’est notamment, la dimension de la transgression dans le fait de s’adresser à un(e) prostitué(e). Transgression banalisée tant par ta note que par le fameux appels des « salauds ».

Dès l’instant qu’on est dans le monde occulte de l’interdit on est, qu’on le veuille ou non, dans celui de la permission de tout. Situé dans ce registre, l’acte sexuel payé ne peut donc être codifié. Toute la littérature qui évoque cette codification qu’imposeraient certaines prostituées, n’est bien en réalité que littérature.

La situation gentillette que tu évoques est cependant surréaliste : elle consisterait pour un homme normalement argenté et socialisé, à payer 50€ pour une « pipe » très facile à obtenir gratuitement dans la vraie vie et dans le cadre d’une relation entre adultes égaux où l’un et l’autre sont en mesure d’exprimer ce qu’ils souhaitent et où chacun est en mesure de dire « Oui » ou « Non », librement. Or, en réalité, si cette demande est faite à un(e) prostitué(e) plutôt qu’à un partenaire habituel ou potentiel égal et libre, c’est que l’acte en lui-même n’est pas simple pour le sujet, mais transgressif.

Il me semble à moi, que si une personne n’a pas assez confiance en elle pour tenter d’établir avec un homme ou une femme une relation où les deux s’amusent bien, la solution à son problème relève plus du soin  psychologique que du recours à un(e) esclave sexuel.  Les justifications pour banaliser le recours à un(e) prostitué(e) de celui qui fait ce choix, me semblent une pauvre feuille de vigne, cachant très mal des difficultés importantes, non pas entre soi et l’autre [qu’on aime dominer blablabla], mais entre soi et soi.

Le plus souvent, le sujet qui va « aux putes » est dans le registre de ce qu’il n’assume pas et qui est le siège d’une agressivité qui, au quotidien, avance souvent masquée.

Et c’est bien parce qu’on est dans le registre de l’inassumé  que l’acte est secret, coupable et donc punissable et qu’ainsi, sont inhérentes à lui, la projection de cette culpabilité sur la personne du(de la) prostitu(é)e et sa mise en acte sous la forme de  violences qui punissent : dont les degrés vont de la blague sexiste méprisante aux violences physiques les plus inouïes et même à la mise à mort.

Il faut ajouter que l’industrie du cinéma du sexe, en répandant à chaines de TV, portails internet et fesses rabattus, des pratiques sexuelles sado-maso, des scènes de viols avec des actes de barbaries incroyables avec souvent, l’usage d’animaux !  ont fait monter de beaucoup de crans la violence imposée plus souvent qu’on ne pense aux prostitué(e)s.

Les nazis faisaient subir de tels actes à leurs victimes : dans le gros livre « La Déportation », une résistante raconte comment elle a été violée par des chiens : témoignage évoqué également ici.

Des témoignages de prostitué(é)s, j’en ai entendu. Dans mon travail et dans mon engagement dans la vie. Je n’exagère rien.

Je comprends qu’on ait envie de faire une loi. En Suède, ça semble avoir marché … mais quelles études fiables » a-t-on ? Pour ma part, je n’en sais rien.
– Quand et comment va-t-on pouvoir interpeller un sujet qui a acheté un acte sexuel et lui balancer une prune à 38€ – le même montant que fumer dans un hall de gare ! – ?
– Va-ton râtisser les bois ? C’est fait déjà ! Les taillis sont coupés pour éviter qu’on ne s’y cache, le stationnement des véhicules est interdit … Bon, mais les campings car vont en forêt de Sénart !

– Comment va-t-on attraper l’ « usager »  lambda ? Une voiture qui s’arrête et un type qui parle avec un(e) prostitué(e), est-ce que c’est interdit ? Est-ce qu’on sait de quoi ils parlent ?
– Quand les RV sont pris sur internet, ça parait simple car il y a des sites dédiés. Sur la voie publique ou dans les boites de nuit c’est déjà plus compliqué.

Tout ça n’est-il pas de l’ordre des becquées d’eau qu’un colibri jette sur un incendie de forêt ?
Je suis bien au contraire, favorable à un renforcement des moyens de lutte contre le proxénétisme et des budgets pour l’accueil des prostitué(e)s qui essaient de s’en sortir.

Etant entendu qu’il y a un autre malaise : souvent, s’agissant de prostitué(e)s étrangers(ères), au départ, il y avait un désir d’immigration économique que le passeur qui se révèle proxénète, détourne de son but. Il faudrait une réflexion plus approfondie sur cet aspect là : il faut aggraver la sanction pénale du proxénétisme et que le fait qu’il s’agisse d’une activité transfrontalière soit une circonstance aggravante +++ : sinon, la prise en charge des prostitué(e)s ne fait qu’alimenter la machine.

Comme tu le sais, je suis investie dans cette lutte et pas forcément d’accord avec le projet porté par M.Olivier (qui est une élue de l’Essonne, des Ulis plus précisément : y’a pas d’aéroport, pas de port, pas de Gare, même pas de RER …  L’expérience sur le sujet ne me parait pas établie, mais bon …]

Je suis aussi très choquée qu’on passe à côté de la prostitution masculine : des jeunes homos et particulièrement les jeunes trans, issus de milieux modestes sinon pauvres, en proie à des difficultés insurmontables d’insertion sociale et rejetés d’une manière inouïe par leur famille comme par l’ensemble de la société,  sont livrés aux exigences et à la culpabilité perverse d’hommes plus âgés, plus forts qu’eux …  Il faudra bien qu’un jour on regarde cette misère là en face, car elle n’a pas lieu qu’à Bangkok et qu’on cesse de n’évoquer

– que la prostitution au féminin,

– que les « besoins sexuels incoercibles » d’hommes « en pénurie de femmes ou de jeunes hommes  libérés »

Non, la prostitution n’est pas une libération pour les prostitué(e)s.

En résumé :

– je ne suis pas encore sûre qu’une loi maintenant soit opportune alors que la BRP n’a déjà pas des moyens suffisants pour lutter contre les proxénètes

– je suis sûre que le projet, tel qu’on nous l’a fignolé ne me convient pas : j’ai participé aux réunions de travail du Collectif bien avant 2012 et je ressentais la même chose que maintenant : un sentiment d’horreur pour la violence subie par les prostitué(e)s, un grand dégoût pour les clients mais une grande incrédulité quant à la mise en oeuvre d’une telle loi sans un consensus social suffisant. L’exigence d’un renforcement des  sanctions à l’égard des proxénètes : le projet ne me satisfait pas sur ce point.
– Je suis sûre que la réflexion doit être poursuivie et approfondie et que le chiffrage des besoins réels de la B.R.P. et des services sociaux qui récupèrent les victimes doit être entrepris pour qu’ils soient fiables et budgétés dans un cadre de budgets contraints.
– Je suis sûre, enfin, que tes propos banalisants sont inappropriés. Il me semble que tu te fais de la prostitution,  l’idée d’une transgression mineure que ne combattraient, avec des idées lénifiantes, que des « coincés du c… »

La réalité de l’univers de la prostitution est bien autre chose : c’est le règne des traitements inhumains et dégradants, au quotidien, l’envers du monde libre et  ludique auquel il me semble que tu tiens. Bz

Le cri, Edvard Munch

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